Autre, Les Petits Molières, Littérature jeunesse

Rencontre avec Marie-Aude Murail, marraine des Petits Molières

Avec plus d’une centaine de livres publiés à destination des enfants, Marie-Aude Murail est une autrice phare de la littérature jeunesse. Elle fait également partie des marraines et du jury du concours d’écriture Les Petits Molières. Nous sommes donc allés à sa rencontre pour apprendre à mieux la connaître. 

C’est dans un petit coin de campagne dans le sud de Paris, près de Briare, que nous rencontrons Marie-Aude Murail, marraine des Petits Molières et autrice phare de la littérature jeunesse. Elle a en effet publié plus d’une centaine de livres à destination des enfants. Pierre-Michel Robert, le mari de l’autrice, est venu nous chercher à la gare. Le ciel est bleu électrique et la chaleur assommante, même pour un jour d’été.

Le couple nous reçoit dans l’intimité de leur maison. Un moment de convivialité, loin de toutes les prétentions associées aux grands événements. Nous découvrons une maison de l’histoire, comme en témoignent les tableaux au mur, dont beaucoup ont été peints par le père de Marie-Aude Murail. De nombreuses bibliothèques longent aussi les murs. Une peluche du lapin de Simple posée sur l’étagère veille sur les livres de l’autrice. Une bibliothèque est réservée aux versions traduites à l’étranger de ses livres.

« Le journal de Zip et Zop »

Photographie de Marie-Aude Murail à 12/13 ans
Marie-Aude Murail à 12/13 ans

La première œuvre de l’autrice n’est cependant pas dans sa bibliothèque. C’est dans une pochette bien protégée qu’elle sort le manuscrit du journal de Zip et Zop. Il est destiné aux enfants de 7 et à 12 ans, publié aux éditions Chantecler et il coûte 1,50 franc. Le moindre détail a été pensé !

Photographie du journal de Zip & Zop
Le journal de Zip & Zop

Ce journal, Marie-Aude Murail l’a écrit à l’âge de 12 ans pour sa petite sœur. Elle s’est inspirée pour cela de ses vacances en Provence et des histoires pour enfants que sa mère écrivait pour un journal. Dedans, on trouve par exemple l’histoire de « Bruno l’ours », un conte animalier que Marie-Aude Murail a écrit pour les plus jeunes, ainsi qu’une histoire policière façon Club des cinq. L’objectif ? Proposer de la diversité, pour s’adapter à son public. Son journal, elle l’a en effet pensé dans les moindres détails. Même le courrier des lecteurs y est, avec une dame imaginaire qui se plaint du trop peu d’illustrations dans le journal. Marie-Aude Murail lui répond en lui promettant  davantage d’illustrations pour le prochain numéro, ainsi qu’une couverture en carton.

Mais ce journal a de peu échappé à l’oubli éternel, car Marie-Aude Murail l’avait jeté à la poubelle. C’est sa sœur qui l’a récupéré derrière elle dans la corbeille. Elle l’a cachée sous son bureau et trente ans plus tard, lors d’un thé, elle l’a ressorti et donné à sa sœur. Depuis, le document ne la quitte plus. Quand elle va dans les classes, elle l’emporte avec elle pour le montrer aux élèves. Ils comprennent alors que l’écriture ne sort pas magiquement des mains et qu’eux aussi, ils en sont capables.

« J’écris avec tout ce que j’ai lu et oublié. »

L’inspiration, Marie-Aude Murail la trouve autour d’elle, mais aussi dans ses lectures. « J’écris avec tout ce que j’ai lu et oublié » nous dit-elle, car même si elle oublie des livres qu’elle a pu lire, ces derniers ont quand même nourri son inspiration.

Pendant sa thèse sur la littérature jeunesse, elle a découvert tous les classiques de la littérature jeunesse universelle : Les Voyages de Gulliver, Pinocchio… Elle a également regardé ce que faisaient les auteurs actuels. « Un conseil qu’on peut donner à un apprenti écrivain, c’est regarder ce qui se produit, surtout si on veut écrire en jeunesse. Il faut regarder ce qui s’écrit en faisant attention à ne pas trop être influencé. »

Aujourd’hui, elle ne lit plus que très peu de fiction et se laisse porter par ses envies. En ce moment, elle s’amuse à relire avec son mari les classiques à haute voix, ainsi qu’à découvrir des ouvrages de réflexion, comme l’art de la rhétorique qui l’intéresse particulièrement. Comment argumenter, contre-argumenter, se défendre, présenter un projet, organiser un discours… « Je sens qu’on a de plus en plus de mal à débattre dans cette société. On fait passer l’émotion avant, on n’est plus du tout rationnel. Et dès que quelqu’un n’est pas d’accord avec vous, il vous agresse. On est dans une société où on a tellement peur du débat et de l’affrontement, qu’on finit par vivre chacun enfermé dans un système de pensées. »

Pour autant, elle se met également dans le panier : « Je m’aperçois que c’est une forme de lâcheté. Moi-même, je n’ai pas envie en réalité, je me défile assez souvent. Mais il faut tenir bon. Je n’ai pas d’opinion arrêtée – j’ai horreur de cette expression – mais j’ai une pensée en mouvement, j’ai le droit de l’exprimer. Elle va peut-être te cogner et peut-être que je vais être cognée par toi aussi. Ça s’appelle débattre. »

Ce problème, elle estime qu’il est lié au manque de la parole, notamment dans l’éducation. Elle raconte d’ailleurs sa visite dans une classe de maternelle pendant deux jours : « Je ne les ai pas entendus parler, car ils étaient tout le temps occupés. Ils chantaient, ils récitaient, ils écoutaient, ils fabriquaient… J’ai dit à la maîtresse : “J’aurais bien aimé les entendre parler”. Elle m’a répondu : “Ah, mais il fallait me le dire ! On aurait fait une activité dans laquelle ils parlent ! »

« Je voulais être un homme. »

Aller dans les classes à la rencontre des enfants, c’est quelque chose que Marie-Aude Murail fait souvent et qu’elle aime faire. Elle y va généralement avec son habituel tee-shirt Tintin et son béret. Un look qu’elle assume à 100 %, mais qui intrigue souvent les enfants. Alors quand l’un d’entre eux lui demande sans tabou « Pourquoi tu t’habilles comme un garçon ? », elle lui répond avec son franc-parler habituel : « Tu as deux minutes ? Parce que je vais te raconter ma life. » Et c’est ce qu’elle fait, s’ouvrant à cœur ouvert, sans pudeur. « Ça interloque un peu, ça touche souvent. Jusqu’à présent, je n’ai jamais eu à le regretter. Quand je fais ça, je suis désarmée, on peut me détruire. Je n’aime pas le mot bienveillance, mais c’est ce qu’on s’attire en étant vulnérable et en disant qui on est. »

Vulnérable, Marie-Aude Murail l’est aussi avec nous : si elle s’habille ainsi, c’est parce qu’elle a toujours voulu être un homme. Alors à défaut d’en avoir le corps, elle l’est à travers à ses personnages. « Je ne voulais pas être un enfant, ni une fille. Alors j’ai d’abord été un pirate, puis un sorcier. »

C’est en 4e que Marie-Aude Murail créé son monde secret qui va lui permettre d’être un homme. « Le soir, on se raconte une histoire pour se consoler. Et dans la journée, c’est pour se tenir compagnie. » Elle apprend le russe et est passionnée par le pays. Alors elle invente un pays qui ressemble un peu à la Roumanie. Ce pays, elle l’appelle la Tsviétlanie et lui donne comme capitale la Tsviétlana. Cela vient de « tsvetok », la fleur, en russe. C’est une dictature dans laquelle elle est jeteuse de sort et fait la révolution. Cette histoire, ce pays imaginaire, elle l’a gardée en elle jusqu’à plus de 40 ans, avant de le livrer ce monde dans un livre, Mytho. Mais au départ, elle ne l’avait pas créé pour les autres. « Ce pays, c’était juste pour moi. En fait, c’était ma forteresse. »

Carte de la Tsviétlanie
Carte de la Tsviétlanie

Dans ce pays, il n’y a pas de femmes. Que des hommes, dont la limite entre amitié et amour est parfois fine. Elle se raconte des histoires d’amitié, de haines, d’alliances… « J’ai passé un temps infini à me raconter ce genre d’histoires. Si je n’avais pas été écrivain, je serais passée complètement à côté de la vie. J’aurais passé mon temps à me raconter des histoires dans ma tête et à faire semblant d’exister. Le plus important, c’était ce qu’il se passait là. »

Elle compare l’expérience vécue enfant à celle du shifting, pratique que l’on retrouve sur Instagram et sur TikTok et qui consiste à se déconnecter de la réalité, pour basculer dans un univers fantasmé grâce à l’imagination et à la pensée. Pendant des heures et des heures, elle jouait à être là sans être là, à quitter son corps pour se projeter dans une autre personne. Son objectif, c’était d’avoir l’enveloppe d’un homme, de ressentir les choses comme un homme. Et comme elle désirait quand même les hommes, elle en est arrivée petit à petit à écrire des histoires sur l’homosexualité : un homme qui aime et désire des hommes. D’où Oh Boy dans sa production, qui a été pour elle une libération ultime.

Quant aux personnages féminins, elle confie que c’est la naissance de sa fille qui l’a amenée à en créer. D’abord une petite fille qui veut faire de l’espionnage plus tard, puis Miss Charity dont l’héroïne centrale est également une fille. « Pour les apprivoiser, elles devaient être drôles. » Alors elle a fait des femmes avec de l’humour.

Marie-Aude Murail s’est donc beaucoup construite avec ses personnages, et notamment avec Miss Charity : « Miss Charity, c’est moi, quelqu’un qui a mis du temps à mûrir, qui a frôlé la névrose et la dépression mentale et qui s’en sort. Sauf que c’est quelqu’un qui est sans colère. Elle m’a appris ça aussi : qu’on peut progresser et s’affirmer sans colère. » Elle continue d’ailleurs de le faire, avec Sauveur et fils : « Actuellement, je me rééduque, avec ce psychologue (Sauveur). J’apprends à ne pas apporter une solution trop vite aux gens. Pendant des années et des années, j’écoutais les autres uniquement en cherchant la porte de sortie pour eux. Mais j’ai fini par comprendre qu’en réalité, ils veulent juste qu’on les écoute. »

« Un écrivain, c’est quelqu’un qui veut être lu. »

Au début, ces histoires restaient dans la tête de l’autrice. Et puis elles sont passées sur le papier. Elle gardait pour elle cet univers protecteur et fantasmatique, et partageait un autre univers d’écriture avec les lecteurs. « Je pense qu’un écrivain, ce n’est pas quelqu’un qui écrit, mais quelqu’un qui veut être lu. »

Mais dans les débuts de l’écriture, il faut trouver le bon public, pas celui qui casse, mais celui qui protège. Une copine fiable, quelqu’un de plus jeune, ou une maman très admirative. Pour Marie-Aude Murail, c’était sa sœur. Et elle est aujourd’hui elle-même une figure accompagnatrice pour sa fille de 27 ans, qu’elle forme à l’écriture. « Je ne vois qu’une seule façon de transmettre le métier d’écrivain, c’est de faire écrire. » Cet univers qu’elle a construit pour les lecteurs, elle le partage avec elle. Elle lui prête ses personnages comme on prêterait ses jouets et sa fille amène peu à peu ses jouets à elle aussi. Bientôt, elles vont publier une suite de Sauveur et fils ensemble. L’héritage littéraire s’est transmis de mère en fille.

Les Petits Molières, un concours d’écriture national

Vous êtes enseignant·e ? Marie-Aude Murail fait partie des marraines et du jury des Petits Molières, un concours d’écriture engagée pour permettre à tous les enfants de faire entendre leur voix grâce à l’écriture. Vous avez jusqu’au 31 mars 2023 pour vous inscrire et participer.

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